Une manière de voir la « propriété intellectuelle »

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Quelques citations du numéro de Manière de voir consacré à la révolution culturelle qu’est Internet.

La bibliothèque universelle, de Voltaire à Google, Robert Darnton

Cette confiance dans le pouvoir émancipateur des mots est inscrite dans le premier chapitre de la Constitution américaine, qui subordonne les droits d’auteur — reconnus seulement « pour une durée limitée » — au principe supérieur du « progrès de la science et des arts utiles ». Les Pères fondateurs reconnaissent le droit des auteurs à obtenir une juste rétribution pour leur travaill intellectuel, mais soulignent la prééminence de l’intérêt général sur le profit individuel.

[…]

En 1790, le premier Copyright Act — conçu lui aussi pour « encourager l’éducation » — s’inspirait du modèle britannique en adoptant une période de quatorze ans renouvelable une seule fois.

Sur quelle durée s’étend le copyright de nos jours ? Selon la loi de 1998, le Sonny Bono Copyright Extension Term Act (appelée aussi « Loi Mickey » car le personnage fétiche de Disney menaçait alors de tomber dans le domaine public), le droit d’auteur s’applique à une œuvre aussi longtemps que son auteur est en vie, puis encore soixante-dix ans après sa mort.

[…]

Passer des grands principes proclamés par les Pères fondateurs aux mœurs de l’industrie culturelle d’aujourd’hui, c’est tomber du ciel des Lumières dans le marigot du capitalisme global. Si l’on utilisait la sociologie du savoir pour examiner les temps présents — à la manière de Bourdieu —, on constaterait que nous vivons dans un monde régi par Mickey.

La propriété intellectuelle, c’est le vol, Joost Smiers

Rosemary Coombes décrit la contradiction qui devrait être résolue : « La culture n’est pas fixée dans des concepts abstraits que nous intériorisons, mais dans la matérialité de signes et de textes pour lesquels nous nous battons, et dans la trace de ces luttes dans notre conscience. Cette négociation et cette lutte en cours sur le sens sont au cœur du dialogue. Beaucoup d’interprétations des lois sur la propriété intellectuelle étouffent le dialogue en affirmant le pouvoir de la corporation des acteurs de contrôler le sens, en faisant appel au concept abstrait de propriété. Les lois de la propriété intellectuelle privilégient le monologue au dialogue et créent des différentiels de pouvoir importants entre acteurs sociaux engagés dans une lutte hégémonique. »


À cette occasion, je pense que la (re)lecture de l’essai de Richard Stallman sur la notion même de « propriété intellectuelle » est éclairante.

Vous avez dit «Propriété intellectuelle» ? Un séduisant mirage, Richard Stallman, GNU.org

C’est devenu à la mode de décrire le copyright, les brevets, et les marques déposées comme « propriété intellectuelle ». Cette mode n’est pas apparue par accident — le terme déforme et rend confus systématiquement ces problèmes, et son utilisation a été et est soutenue par ceux qui profitent de cette confusion. Quiconque souhaite réfléchir clairement à une de ces lois ferait bien de rejeter le terme.

Selon le Professeur Mark Lemley, exerçant actuellement à la Stanford Law School, l’utilisation très répandue du terme « propriété intellectuelle » est une mode suivie depuis la création en 1967 de l’Organisation mondiale de la « propriété intellectuelle », et est devenue réellement courante depuis ces dernières années. (L’OMPI est formellement une organisation des Nations Unies, mais elle représente en fait les intérêts des détenteurs de copyrights, de brevets et de marques déposées).

Un effet du terme est la distorsion qu’il n’est pas difficile de voir : il suggère de penser au copyright, aux brevets et aux marques déposées par analogie avec les droits de propriété pour les objets physiques. (Cette analogie est à l’opposé des doctrines de droit de la loi sur le copyright, de la loi sur les brevets, et de la loi sur les marques déposées, mais seuls les spécialistes le savent). Ces lois sont en fait peu semblables à la loi sur la propriété physique, mais l’utilisation de ce terme conduit les législateurs à les changer pour qu’elles en soient plus proches. Puisque c’est le changement voulu par les sociétés qui se servent des pouvoirs du copyright, des brevets et des marques déposées, ces sociétés ont œuvré pour mettre ce terme à la mode.

Ceux qui préféreraient juger ces problèmes sur leurs mérites devraient rejeter un terme biaisé pour en parler. Beaucoup m’ont demandé de proposer un autre nom pour la catégorie — ou m’ont proposé des alternatives eux-mêmes. Ces suggestions incluent IMP pour « Imposed Monopoly Privileges » (« Privilèges de monopoles imposés »), et GOLEM, pour « Government-Originated Legally Enforced Monopolies » (« Monopoles d’origine gouvernementale mis en application légalement »). Certains parlent de « régimes de droits exclusifs », mais assimiler des restrictions à des « droits » est biaisé aussi.

Certaines de ces substitutions seraient une amélioration, mais c’est une erreur de remplacer « propriété intellectuelle » par un autre terme. Un nom différent ne règlerait pas le problème plus profond de ce terme : la banalisation. Il n’existe pas de chose unifiée telle que la « propriété intellectuelle ». C’est un mirage, qui semble avoir une existence cohérente seulement parce que le terme le suggère.

Le terme « propriété intellectuelle » est un terme fourre-tout pour mêler des lois disparates. Les néophytes en droit qui entendent le terme « propriété intellectuelle » appliqué à diverses lois, tendent à croire qu’il y a plusieurs variations d’un principe commun, et qu’elles fonctionnent de manière similaire.

Rien n’est moins vrai.Ces lois produites séparément, ont évolué différemment, couvrent différentes activités, ont des règles différentes et soulèvent des problèmes de politique publique différents.

La loi sur le copyright a été conçue pour promouvoir les œuvres littéraires et l’art, et couvre les détails d’une œuvre littéraire ou artistique. La loi sur les brevets a été conçue pour encourager la publication d’idées, au prix d’un monopole limité sur ces idées — un prix nécessaire dans certains domaines et pas dans d’autres.

La loi sur les marques déposées n’était pas destinée à promouvoir une quelconque activité commerciale, mais seulement pour permettre aux acheteurs de savoir ce qu’ils achètent; cependant, les législateurs sous l’influence de la «propriété intellectuelle», l’ont modifiée en un schéma qui fournit des incitations à faire de la publicité.

Puisque ces lois ont été développées indépendamment l’une de l’autre, elles sont différentes dans chaque détail, comme dans leurs propos ou leurs méthodes de base. Par conséquent, si vous apprenez quelque chose sur la loi sur le copyright, vous feriez mieux de supposer que la loi sur les brevets est différente. Vous vous tromperez rarement de cette façon.

Les gens disent souvent « propriété intellectuelle » quand ils veulent vraiment qualifier une autre catégorie, plus étendue ou plus restreinte que la « propriété intellectuelle ». Par exemple, les pays riches imposent souvent des lois injustes aux pays pauvres pour leur extorquer de l’argent. Certaines sont souvent des lois sur la « propriété intellectuelle », mais pas toutes ; néanmoins, les gens utilisent souvent ce terme car il leur est devenu familier, et travestit la nature du problème. Il serait bien mieux d’utiliser un terme comme « colonisation législative » qui est au cœur du sujet et évite la dénaturation de son étendue.

Les hommes de loi ne sont pas les seuls à se méprendre sur ce terme. Même les professeurs de droit qui enseignent ces lois sont leurrés par le terme de « propriété intellectuelle » dans des déclarations générales qui sont en contradiction avec les faits qu’ils connaissent. Le terme les distrait d’utiliser leurs connaissances. Par exemple, un professeur a écrit en 2006 :

« Contrairement à leur descendants qui travaillent à l’OMPI, les fondateurs de la Constitution américaine avaient une attitude de principe pro-concurrentielle vis à vis de la propriété intellectuelle. Il savaient que des droits seraient peut-être nécessaires mais… ils ont lié les mains du Congrès, en restreignant son pouvoir de diverses manières ».

Cette affirmation se refère à l’article 1 clause 8 de la Constitution amèricaine qui autorise des lois sur les droits d’auteurs et des lois sur les brevets, mais cet article n’a rien à voir avec les lois sur les marques déposées. Le terme « propriété intellectuelle » a conduit ce professeur à une fausse généralisation.

Le terme « propriété intellectuelle » conduit également à une réflexion simpliste. Il amène les gens à se concentrer sur la portion congrue de ces lois disparates, qui est qu’elles ont créé des privilèges artificiels pour certaines parties, et à ignorer leur contenu — les restrictions spécifiques que chacune d’elles exercent sur le public, et les conséquences qui en résultent. Ceci encourage une approche « économistique » de tous ces problèmes.

L’économie, comme souvent, opère comme un véhicule pour des valeurs non examinées, comme par exemple, la quantité de production importe, alors que la liberté et le mode de vie non, et des postulats qui ne sont que très superficiellement vrais, comme par exemple, que le droit d’auteur aide les musiciens, ou que les brevets sur les médicaments aident la recherche à sauver des vies.

Pour celui qui a une vue générique, les problèmes spécifiques de la politique publique soulevés par la loi sur le droit d’auteur, et les problèmes, différents, soulevés par la loi sur les brevets ou toute autre loi, sont presque invisibles. Ces problèmes proviennent des spécificités de chaque loi — précisément ce que le terme « propriété intellectuelle » encourage les gens à ignorer. Par exemple, un problème relatif à la loi sur le droit d’auteur est de savoir si le partage de la musique devrait être autorisé. La loi sur les brevets n’a rien à voir avec ceci.Mais la loi sur les brevets soulève le problème de savoir si les pays pauvres devraient être autorisés à produire des médicament qui sauvent des vies et les vendre bon marché pour sauver des vies. La loi sur le droit d’auteur n’a rien à voir avec cela.

Aucun de ces problèmes n’est par nature seulement économique, et leurs aspects non-énonomiques sont très différents ; utiliser la sur-généralisation économique superficielle comme base pour les appréhender implique d’ignorer les différences. Mettre les deux lois dans le même pot de la « propriété intellectuelle » empêche d’avoir un raisonnement clair pour chacune d’elles.

Par conséquent, toute opinion à propos de « la question de propriété intellectuelle » est presque sûrement absurde. Si vous pensez que toutes ces lois ne sont qu’un même problème, vous aurez tendance à choisir vos opinions à partir d’une sélection de généralisations, dont aucune d’elles n’est bonne.

Si vous voulez réfléchir clairement au sujet des problèmes soulevés par les brevets, les copyrights ou les marques déposées, ou même apprendre ce que ces lois disent, la première étape est d’oublier l’idée de les mettre toutes dans le même panier, et de les traiter comme des sujets séparés. Si vous voulez écrire des articles qui informent le public et encourage à réfléchir clairement, traiter chacune de ces lois séparément; ne suggérez pas de généralisation à leur propos.

Et quand on en vient à la réforme de l’OMPI, entre autres commençons par changer son nom.

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Une réponse à “Une manière de voir la « propriété intellectuelle »

  1. […] un régime commercial tyrannique, où la matraque est la propriété intellectuelle. Or justement, qu’est-ce que la propriété intellectuelle ? C’est un mirage, une construction idéologique qui vise à imputer l’humanité […]