Google, Facebook et consorts sont à la libération de la parole publique ce que l’industrie du sexe fut à la libération sexuelle : une façon d’exploiter et de faire commerce d’une nouvelle liberté, mais, et dans le même temps, l’un des vecteurs de banalisation, et donc de diffusion, de cette libération.
L’explosion du web, dans les années 90, fut intimement liée au phénomène des “pages persos” (”homepage“, en anglais) que, avec l’expansion des blogs et du web 2.0, les professionnels qualifient aujourd’hui d’”User Generated Content” (UGC).
Ce n’est qu’ensuite, et dans un troisième temps, que le commerce électronique, et les services en ligne, ont attiré le chaland, comme le rappelait récemment Arno*, co-auteur, avec le minirézo (réseau informel de défense de la liberté d’expression, créé en 1996), d’un “manifeste du web indépendant“, pour qui “cette possibilité d’exercer réellement et à grande échelle leur liberté d’expression publique est la réelle innovation apportée par le Web et l’internet” :
“En décembre 2000, on dénombrait en France environ 3 millions d’internautes « assidus », et… 1,5 million de pages personnelles. Alors que seul le web marchand faisait l’actualité.
On est donc confronté à un phénomène énorme, un comportement que l’on ne peut occulter. Le citoyen, sur l’internet, n’est pas un consommateur passif : jamais l’expression publique des citoyens n’a été aussi massive.”
Depuis, les blogs et réseaux sociaux ont eux aussi droit de cité, mais les internautes se retrouvent de plus en plus souvent vent debout contre ceux-là mêmes qui leur permettent, soit de s’exprimer, soit d’être entendus. Il suffit en effet qu’un Google ou un Facebook retouche d’un iota leur façon de gérer les données personnelles de leurs utilisateurs, et la curée, le scandale, est mondial.
On est au coeur du paradoxe de la vie privée : d’un côté, les internautes ne cessent de s’exprimer sur le Net, de l’autre, ils ont une peur bleue des conséquences que cela peut avoir pour leur propre vie privée.
De même que le sexe ne se réduit pas à des atteintes aux bonnes moeurs, non plus qu’à de la pornographie, ou de la prostitution, le fait de s’exprimer sur le Net ne se réduit pas au commerce des données personnelles, à de l’exhibitionnisme pas plus qu’à des atteintes à la vie privée.
On n’a jamais eu autant besoin de vie privée
Prenons le problème par la racine, à savoir les adolescents, cette génération dite des “natifs du numérique” parce qu’ils ont tout le temps grandi avec, sinon dedans. On entend souvent dire d’eux qu’ils n’auraient plus de notion de vie privée, qu’elle serait dépassée. C’est doublement inexact.
D’une part parce que, dans toute l’histoire de l’humanité, on n’avait jamais autant débattu de cette notion de “vie privée” que ces dernières années. D’autre part parce que les adolescents en particulier, et les internautes en général, font précisément grand cas de leur vie privée, même s’ils en ont une conception quelque peu différente de ceux qui n’ont pas grandi avec Google, Facebook, MySpace et MSN.
Comme le souligne danah boyd, chercheuse ès médias sociaux, “la vie privée n’est pas une technologie binaire que l’on peut allumer ou éteindre” :
“La vie privée renvoie au fait de pouvoir contrôler la situation, de pouvoir contrôler quelle information va où, et d’avoir la possibilité d’en réajuster le flux de manière appropriée lorsque l’information déborde ou va trop loin. Les gens se préoccupent de leur vie privée parce qu’ils ont peur d’en perdre le contrôle.”