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Perspectives sur WebM, Google & H264

Hier, de nouvelles ambitions pour la vidéo sur le Web ont vu le jour. C’est officiel, Google publie un nouveau standard ouvert pour la vidéo. WebM est un conteneur pour le web, qui utilise le codec video VP8 et le codec audio Vorbis. Le conteneur est basé sur Matroska, un autre standard ouvert pour le multimédia.

Tout d’abord, voyons ce que cela change pour le Web et pour HTML5. Bien que techniquement, WebM ait encore des progrès à faire, il s’agit indéniablement d’un grand pas en avant. VP8 est un codec relativement nouveau et prometteur. Il est opérationnel : WebM est d’ores et déjà implémenté par Mozilla Firefox, Google Chromium et Opera du côté navigateurs; supporté par l’industrie pour l’accélération matérielle.

Avec des acteurs d’un tel poids, inutile de préciser : c’est un gros pavé dans la marre. Évidemment, H.264 et Theora vont en souffrir et avec YouTube, Google dispose presque d’une arme de destruction massive pour imposer de facto son standard — de la même manière que YouTube a massivement contribué à l’hégémonie de Flash pour la vidéo sur Internet ces dernières années.

Donc là où WebM change la donne par rapport à Theora, c’est d’une part sur la performance technique et d’autre part grâce au soutien immédiat et large dont il bénéficie. La bataille avec H.264 s’annonce rude. Mais je suis vraiment optimiste.

Qu’est-ce qui a changé dans le rapport de force ? Jusqu’ici, s’opposaient:

  • H.264 — standard fermé, breveté notamment par Apple et Microsoft, dont l’utilisation des brevets nécessite le versement de redevances au MPEG-LA
  • Theora — standard ouvert, dont l’utilisation des brevets est libre de droits et implémenté par Firefox, Opera et Chrome déjà.

Alors, qu’est-ce qui a pu pousser Google à libérer VP8 ? Pour saisir toute l’importance de la question, rappelons que pour cela Google a fait l’acquisition de On2 Technologies, pour la somme de 106,5 millions de dollars. Qu’est-ce qui peut justifier un tel geste ? Après tout, il existe déjà H.264. Google aurait pu se permettre d’en rester là.

Apple et Microsoft s’en sont contentés, bien qu’ils clament ne pas avoir de réel intérêt économique à être licencié du MPEG-LA qui collectent les redevances de H.264.

Mais Google ne vient pas du même monde que Apple et Microsoft, leurs stratégies sont assez différentes. Il ne faut jamais oublier que Google vient avant tout du monde du Web et qu’une partie importante de son modèle économique est alimentée par le Web comme plateforme. D’ailleurs si on voit les autres annonces faites pendant le Google I/O, on remarquera qu’avec leurs nouvelles APIs et Wave, Google tente de devenir la plateforme centrale du Web.

C’est là, la différence majeure avec Apple et Microsoft. La plateforme de Microsoft, c’est Windows, et celles de Apple, iTunes et Apple Store.

Qu’est-ce que WebM a à voir là-dedans ? Principalement, un standard fermé comme H.264 est trop restrictif pour permettre le développement d’une plateforme Web. C’est d’ailleurs une des raisons motivant le passage à HTML5. Google veut que tous puissent se connecter à leur plateforme, quelque soit leur logiciel, quelque soit leur outil. Google veut être omniprésent sur le Web et surtout ne pas avoir à dépendre d’un intermédiaire, c’est une des raisons motivant le développement de Android pour les mobiles et de Chrome OS pour les netbooks : étendre encore les points d’entrée vers sa plateforme Web. Car c’est là le cœur de son activité et de ses revenus, notamment avec AdSense.

À l’opposé de ce modèle économique Web, Apple et Microsoft sont davantage dans une logique industrielle. Ils font du logiciel propriétaire, c’est-à-dire qu’ils veulent contrôler la plateforme (contrairement à Android, iPhone OS n’est pas libre) et contrôler le canal de distribution (c’est le succès de iTunes et de Apple Store). Or, pour contrôler le canal de distribution efficacement, il est plus facile de contrôler le format notamment de manière à éviter une concurrence trop multiple. C’est la grosse différence entre H.264 et les standards ouverts comme Theora et WebM. L’un est dans une logique d’industriels: on joue seulement entre géants; l’autre est dans une logique Web. La différence substantielle est que dans le premier cas, on a créé une exclusivité aux dépens des autres.

Or les répercussions sont importantes en matière de liberté d’expression. Dans le premier modèle, on voit bien que seuls sont amenés à s’exprimer ceux qui se soumettent aux conditions posées par Apple par exemple — avec toutes les conséquences en matière de censure que cela contient. D’autre part dans le premier modèle, le logiciel libre est exclu ou désavantagé.

Reste la question : que vont faire les licenciés du MPEG-LA, supporteurs de H.264 pour riposter ? La question des brevets est épineuse. Ce sera pour une prochaine fois, à suivre.

Un client pour Google Buzz

Pour ceux qui souhaiteraient utiliser Google Buzz sans avoir à ouvrir Gmail, il y a une petite astuce assez efficace.

  1. Télécharger l’extension Firefox Prism. Il s’agit d’une extension officielle venue des Labs Mozilla.
  2. Aller sur m.google.com/app/buzz?force=1 : il s’agit du lien vers l’interface mobile de Google Buzz.
  3. Aller dans le menu de Firefox Outils > Convert Website into Application

Pour l’instant, contrairement à si vous aller sur m.google.com/app/buzz?force=1 directement avec Firefox, la géolocalisation n’a pas l’air de fonctionner, ni la possibilité d’envoyer un nouveau buzz. Si quelqu’un sait pourquoi, merci de m’éclairer :-)

La possibilité de commenter, elle, fonctionne bien.

Et si la loi venait en renfort de l’Internet Libre ?

Ce qu’on appelle l’Internet Libre, c’est cette vision du réseau restée fidèle à l’esprit fondateur d’Internet – une vision intimement liée à celle du Logiciel Libre. Un idéal mis à mal par certaines évolutions des pratiques et une évolution technique vers davantage de centralisation, donc à l’opposé du fonctionnement même d’Internet, où chacun est acteur (récepteur et émetteur, client et serveur). On dit que l’intelligence est à la périphérie, elle n’est pas dans le réseau et, niveau contrôle, niveau pouvoir, cela change tout.

Dans un Internet Libre, le pouvoir reste au niveau de l’utilisateur, du citoyen. Dans un Internet dénaturé, sorte de Minitel 2.0, le pouvoir s’accumule aux mains de quelques uns, qui deviennent de facto plus importants que les autres sur le réseau. Cela signifie aussi que le contrôle par l’État est rendu facile par la diminution du nombre d’acteurs à contrôler (un peu comme cela se passe avec Microsoft, une fenêtre ouverte à l’État pour mieux surveiller).

Cette mission, de préserver un Internet Libre, c’est un peu celle que s’est donnée FDN, le plus ancien fournisseur d’accès à Internet. FDN, French Data Network, est une association, où chacun est en quelque sorte son propre FAI. Son président, Benjamin Bayart, a par exemple expliqué plus en détails ces aspects dans la conférence Internet libre, ou Minitel 2.0 ? Voilà pour le petit rappel du contexte pour savoir l’enjeu.

Ce dont je veux vous parler ici concerne le Web, sur lequel chacun peut désormais publier facilement. De la même façon, si on garde l’esprit d’Internet, chacun devrait publier sur le Web sur son propre site, avec ses propres moyens (et ainsi garder le contrôle) plutôt que faire appel à une autre personne (ou à une autre entreprise).

Malheureusement; là aussi les choses ne se passent pas de la même manière et on a également un mouvement vers plus de centralisation. À cet égard, des infrastructures comme Facebook sont effarantes. Plusieurs centaines de millions d’utilisateurs écrivent et publient chaque jour – en perdant complètement ou presque le contrôle de leurs données et publications. La conséquence au niveau d’Internet est immédiate : au lieu d’être acteur par soi-même, toutes ces personnes actives (car elles publient) perdent une partie de leur autonomie, donnée à Facebook. La même chose se produit sur les plateformes de blog ou de vidéos.

D’un côté, nous sommes de plus en plus nombreux à publier sur Internet – prenant ainsi la mesure de notre capacité d’expression devenue si grande grâce au Web, mais de l’autre nous sommes très nombreux à ne même pas contrôler tout ce que nous publions.

Si on regarde de l’autre côté du miroir, nous avons donc quelques acteurs qui concentrent la grande majorité des publications et qui ont donc tout le contrôle qui repose sur leurs épaules. Évidemment, ces acteurs ne le font pas par charité, mais bien évidemment parce qu’ils y ont un intérêt commercial.

Or, que vient faire la loi dans tout ça ? La loi est là pour rappeler les responsabilités de chacun. Quand je publie quelque chose sur ce blog. Je suis responsable de ce contenu, parce que non seulement je l’ai écrit, mais parce que j’ai tout le contrôle dessus. Par ailleurs, comme j’y autorise les commentaires – non pas par altruisme mais parce que c’est dans mon intérêt de pouvoir discuter de ce que j’écris avec les autres – c’est aussi de mon devoir de faire en sorte que mon blog ne serve pas à enfreindre la loi (diffamations etc.). Chaque blogueur a ses responsabilités.

Or comme nous le voyons, à force de vouloir concentrer la majeure partie du pouvoir et du contrôle aux mains de quelques uns, on concentre aussi les responsabilités. Et là, la loi peut faire beaucoup de mal.

En Italie récemment, des juges ont condamné Google pour sa part de responsabilité dans la mise en ligne d’une vidéo. La vidéo mettait en scène des jeunes tabassant une personne. Le contenu était litigieux. La police a demandé à Google de retirer la vidéo, ce qu’ils ont fait. Mais pour autant les juges n’ont pas épargné leur responsabilité. Pour Google, il s’agit d’une menace très sérieuse au Web et à la liberté d’expression.

J’ai l’impression de me retrouver un peu avec le problème de la presse vis-à-vis du Web. L’industrie de la presse crie partout qu’elle est garante d’une certaine pluralité des opinions et des expressions, et que leurs problèmes financiers (pas forcément dus au Web) sont un danger pour la démocratie.

« Cette dernière dispose d’un atout de poids dans le débat public. Quand elle juge son existence menacée, elle sonne le tocsin plus facilement qu’un ouvrier dont l’usine s’apprêterait à fermer. Et pour rallier chacun à son étendard, elle n’a qu’à prononcer la formule rituelle : « Un journal qui disparaît, c’est un peu de démocratie qui meurt. » L’énoncé est pourtant absurde, burlesque même. Se rendre à un kiosque suffit pour constater que des dizaines de titres pourraient cesser d’exister sans que la démocratie en pâtisse. Les forces de l’ordre idéologique perdraient même dans l’affaire quelques-uns de leurs commissariats. Cela ne rend pas illégitimes les inquiétudes des journalistes concernés. Mais des milliards de gens sur terre n’ont nul besoin pour défendre leur emploi de lui inventer d’autre vertu que celle de leur procurer un salaire. »
« Notre combat », Serge Halimi, Le Monde Diplomatique, Octobre 2009.

La situation est assez analogue. Google, via YouTube, permet à chacun de pouvoir publier des vidéos (ce que chacun peut déjà faire lui-même à partir du moment où il est connecté à Internet) – donc il pèse dans la balance et se montre comme un puissant canal de liberté d’expression. Mais en même temps, ne nous voilons pas la face, YouTube est une vraie manne financière et commerciale. Derrière le slogan de Google, “Don’t be Evil” il y a des bénéfices faramineux.

C’est là que la récente décision judiciaire en Italie est intéressante et rappelle que la liberté d’expression ne va pas indépendamment des responsabilités qui incombent à chacun de respecter la loi. Et d’ailleurs, cette décision en Italie vient d’être renforcée par un arrêt français dont parlait Authueil :

« L’arrêt de la cour de Cassation du 14 janvier 2010, dit « arrêt tiscali » agite beaucoup le petit monde d’internet. Je crois que certains partent dans la mauvaise direction (parfois en toute mauvaise foi) en criant à la censure et à l’atteinte à la liberté d’expression.

Ce que dit cet arrêt, c’est qu’à partir du moment où on gagne de l’argent grâce aux contenus produits par les utilisateurs, il est normal que l’on soit aussi responsable juridiquement de ces contenus. Trop facile de prendre les avantages (le pognon) et de refuser les inconvénients (la responsabilité juridique). Un hébergeur, c’est celui qui héberge, c’est à dire qui assure le « stockage direct et permanent de données ». Ses revenus doivent relever de cette activité et d’elle seule. A partir du moment où il met de la publicité dont l’audience (et donc le niveau de revenus) dépend des contenus, il exerce une autre activité que celle d’hébergeur. Logique et imparable. »

On peut relever la même chose pour Google, comme l’explique Marc Rotenberg de l’EPIC (Electronic Privacy Information Center) :

“I don’t think this is really a case about ISP liability at all. It is a case about the use of a person’s image, without their consent, that generates commercial value for someone else. That is the essence of the Italian law at issue in this case. It is also how the right of privacy was first established in the United States.

The video at the center of this case was very popular in Italy and drove lots of users to the Google Video site. This boosted advertising and support for other Google services. As a consequence, Google actually had an incentive not to respond to the many requests it received before it actually took down the video.

[...] Also important is the fact that the New York judge who rejected the privacy claim, suggested that the state assembly could simple pass a law to create the right. The New York legislature did exactly that and in 1903 New York enacted the first privacy law in the United States to protect a person’s « name or likeness » for commercial use.”

Alors, quelle conséquence pour la liberté d’expression ? Selon moi, aucune. La conséquence est clairement identifiable pour Google etc. Mais la solution est toute trouvée : si chacun prend en main sa publication et donc prend toute la mesure de sa liberté d’expression, sans abandonner le contrôle qu’il a sur celle-ci, n’aurait-on pas fait un pas en avant vers plus de liberté, un pas vers des comportements responsables pour l’Internet libre ?


NB. Bon cela dit je viens de lire un peu plus à propos de ces deux décisions de justice… et je dois avouer que je ne suis pas sûr qu’elles soient toute deux vraiment tenables… À suivre.

Google Buzz, départ manqué et vie privée

Google a lancé cette semaine son nouveau produit, Google Buzz. On y voit sans conteste une tentative de faire de l’ombre à Facebook et il faut dire que Google a les atouts pour le concurrencer. Évidemment, avec tous les services Google que les gens utilisent, ça fait un paquet d’informations à partager. Interconnectez le tout, ajoutez un nom piqué à Yahoo! et un logo à la Google et vous obtenez Google Buzz.

Je dois dire que l’outil lui-même souffre encore de quelques imprécisions (notamment, comment est-ce que j’y partage automatiquement les billets de mon blog?) mais je dois dire que techniquement, c’est pas mal du tout. J’aime bien notamment cette capacité à tout centraliser (compte Twitter, photos Flickr et la ribambelle de services Minitel 2.0), couplé avec des protocoles et APIs ouverts, ça a du potentiel.

Mais évidemment, comment ne pas rater plus magistralement le lancement de son produit? Les problèmes de vie privée ont été au cœur des commentaires – et à juste titre. Rendre public par défaut la liste des abonnés publique, c’est-à-dire montrer à tout le monde avec qui vous échangez le plus de mails privés faut-il le rappeler; et aussi partager ces informations sans votre consentement, mais par défaut… on pouvait difficilement faire plus maladroit.

Les premières victimes n’ont pas tardé à se faire entendre. (Lire notamment F*ck you, Google, où la bourde de Google a des conséquences très très dommageable pour cette personne). Correction: la page est désormais bloquée, donc pour savoir de quoi il était question, lire l’article du Guardian.

Alors évidemment, Google est largement responsable. Les courriels échangés via Gmail relèvent de la correspondance privée. Il ne viendrait jamais à l’idée de Google de publier les destinataires de vos courriels, c’est pourtant ce qu’ils ont fait maladroitement avec Buzz et la liste par défaut des abonnés (sans compter le partage automatique des contenus détenus par d’autres services Google, comme Reader, que cela impliquait).

Le magazine Wired, tient désormais un sondage intitulé « What Buzzeth you About Google Buzz? » sorte de top50 des erreurs et des fautes de Google.

Cependant, j’aimerais quand même rappeler quelque chose… notamment à la lecture de cette réponse (numéro 3) du sondage :

Breach of Trust
by Anonymous

I am a lawyer. The names of clients, witnesses, investigators, and expert witnesses are all confidential, and Google just breached the trust that my clients have in me to keep ALL of their information confidential. I signed up for email. Not social networking. We can no longer trust Google. They do not appreciate our privacy. Lawyers must immediately cease using Google provided services since they breach our client’s privacy.

Premièrement, je trouve l’attitude de cet avocat plutôt maladroite. Il a la confiance de ses clients, ses témoins et des enquêteurs etc. et qu’a-t-il fait de la responsabilité qui lui incombe de protéger leur confidentialité? Il a donné l’entière responsabilité de cette tâche à Google. J’aimerais connaître les raisons qui peuvent l’amener à faire confiance à Google. Ça me rappelle l’histoire de ce trafiquant d’arme belge, arrêté notamment via les courriels qu’il échangeait sur Gmail. C’est cocasse.

Car si encore Gmail n’était que votre facteur, je peux comprendre que vous fassiez confiance à Google comme facteur. Après tout, vous devez faire de même avec la Poste. Mais que vous lui laissiez toutes les données, tous vos courriers et toutes les informations qu’ils contiennent… La confiance implique le principe de mutualité. Quelle mutualité y a-t-il entre vous et le géant Google?

Deuxièmement, le courrier c’est une chose… mais Buzz centralise et partage, interconnecte en quelque sorte toutes les données que vous confiez à Google. Et c’est là le drame, certains se rendent compte de la masse d’informations faramineuse qu’ils ont confiée et qui ne sont pour Google qu’à la portée de quelques clics et modifications, et tout ça sans aucun contrôle possible de votre part (ou si peu).

Je pense qu’en ce qui concerne les problèmes de vie privée, le pouvoir de nuisance de Google n’est que le pouvoir que nous, utilisateurs, voulons bien lui donner, en abandonnant non seulement nos données, mais aussi notre propre responsabilité de protéger notre vie privée; une responsabilité qui incombe à tous et dont les répercussions se font sentir dans toute la société.

Enfin, pendant ce temps-là chez Facebook, on va aussi sur le terrain de Google. En dévoilant un peu plus leur application de messagerie instantanée, ils se rapprochent de Google Talk. Pour finir sur une note positive, ça nous fait encore plus de personnes qui utilisent XMPP/Jabber. Bonne nouvelle.

Oublions vite cette mauvaise idée

L’atelier sur le droit à l’oubli et sa proposition de loi attachée ont commencé à créer le débat sur le Web et dans les médias. Évidemment, je n’ai pas pu assister à l’atelier (mais j’attends bien le compte-rendu de mes camarades de Libertés Numériques !) mais j’ai pu en suivre la trame grâce aux personnes présentes dans la salle qui lâchaient leurs commentaires sur twitter et sur identi.ca.

Ça confirmait ce que je pensais. Ce droit à l’oubli est une mauvaise idée, à côté de la plaque, qui créera plus de problèmes qu’elle n’en résoudrait. D’ailleurs le débat était effectivement mal posé et beaucoup de questions m’ont semblé totalement incompréhensibles et hors-sujet.

nk_m:
#oubli. Question de la salle a Google: « moi je voudrais surtout pouvoir effacer mon nom du moteur de recherche ». 10:37 AM Nov 12th

La solution est simple pourtant… Ne jamais perdre le contrôle de ce qu’on publie. Si cette personne veut pouvoir continuer à utiliser Internet pour communiquer tout en préservant un niveau d’intimité maximal (donc être épargné par les recherches Google), elle n’a qu’à utiliser des moyens privés et personnels (sa messagerie instantanée décentralisée, son serveur de courrier électronique) et lorsqu’elle publie quelque chose sur le Web, le faire sur son propre site en précisant que Google ne doit pas le référencer (c’est faisable facilement avec une balise http meta à l’indication des robots qui indexent les pages).

Malheureusement je soupçonne cette personne, s’il s’agit d’un étudiant, de vouloir être supprimée des résultats de Google, parce qu’une recherche avec son nom envoie vers… son compte facebook.

Bref, j’espère que cette mauvaise idée sera très vite oubliée et qu’à la place, on se concentrera sur la réflexion pour

  • améliorer le cadre législatif déjà établi (loi informatique et liberté) notamment au niveau européen
  • éduquer les gens avec l’utilisation du Web et sensibiliser sur l’importance du contrôle de ses données (autant que du contrôle de son logiciel). Et pour ça, le logiciel libre a des qualités indéniables.

Enfin, plutôt que de blâmer Google, n’est-il pas plus intelligent de se demander ce que fait un cadre de Microsoft à une conférence consacrée à la protection des données personnelles ? Un élément de réponse en image où Microsoft informe que “des informations personnelles seront peut-être accidentellement envoyées”.

Le « droit à l’oubli » est-il possible sur le réseau ?

Jeudi matin se tiendra dans à SciencesPo un atelier présenté par Nathalie Kosciusko-Morizet qui questionnera l’idée d’un droit à l’oubli sur Internet, alors que deux sénateurs viennent de déposer une proposition de loi.

Avec l’essor des réseaux sociaux, on peut publier et partager ses informations de plus en plus facilement sur le Web, y compris des données personnelles : photos de vacances, vidéo de la dernière soirée, situation amoureuse, opinions…

Cela provoque plusieurs interrogations, notamment quant à l’utilisation de ces données par les sites Web. À ce titre, le tollé qu’ont suscité les modifications des conditions d’utilisation de facebook a posé le problème de la légalité du service vis-à-vis de la problématique de l’utilisation commerciale et de la conservation des données (réglementée en France par la loi informatique et libertés, que la CNIL se charge d’appliquer).

À l’évidence, étant donné le caractère personnel des informations recueillies, savoir quel est leur devenir est crucial. Difficile d’assumer face à son employeur l’activité du profil facebook recensée quelques années auparavant quand on était étudiant. Dans cette situation, le droit à l’oubli permettrait de faire supprimer ces données indésirables, un peu comme par magie (ou comme le « trou de mémoire » de 1984).

Le programme de l’atelier pose la question,

Existe-t-il des solutions techniques permettant de faire table rase de son passé numérique ?

Malheureusement, je dois avouer que je vois mal comment un tel droit à l’oubli pourrait fonctionner concrètement. D’une part, la pratique est déjà réglementée par la loi informatique et libertés. Nous avons déjà des droits que nous pouvons exercer sur la détention de ces données. Qu’apporterai un droit à l’oubli supplémentaire ?

D’autre part, la notion d’oubli numérique n’est-elle pas simplement utopique, le réseau peut-il oublier ? Je pense que non. C’est pourquoi il n’existe pas de solutions techniques pour faire table rase de son passé numérique. La magie ne se trouve pas de ce côté là. Il semble donc que le droit à l’oubli se trouve à la fois dans une impasse législative et une impasse technique.

En fait je pense que le problème est mal posé. Car si déjà la loi en vigueur pouvait être appliquée convenablement pour éviter le fichage illégal ou abusif (que ce soit par des sites web, des entreprises privées ou publiques, ou par l’État), une partie des inquiétudes quant aux « traces » disparaitrait.

Le contrôle des données

Pour autant, je ne dirai pas que la vie privée est un problème de vieux cons.

Il est souhaitable que les citoyens puissent être en mesure de savoir quelles informations les concernant sont détenues et quelle est leur utilisation. Cela est déjà garanti.

Le problème alors est que chacun ne peut avoir que très peu d’influence sur la manière dont le contrôle est exercé sur ses propres données. Lorsqu’on s’inscrit à facebook, on doit nécessairement accepter les règles du jeu proposées par facebook. Et si on les refuse, on s’exclut du réseau facebook. Le contrôle qu’exerce facebook sur les données personnelles – tant qu’il reste dans le cadre de la légalité – dépend entièrement du bon vouloir de facebook.

Si demain facebook change ses conditions d’utilisation, ses dizaines de millions d’utilisateurs seront-ils prêts à quitter le réseau et à perdre toutes les données qu’ils y ont publié ? Au fur et à mesure, facebook détient de plus en plus de photos, mais aussi des flux, des connexions qui lient les utilisateurs et énormément d’autres données de valeur aux yeux de l’utilisateur.

Mais même sans imaginer cette hypothèse, dans l’état actuel des choses, comment s’exerce le contrôle ? Il est totalement central et géré par facebook. D’ailleurs, quand vous voulez oublier une information publiée sur facebook et que vous cliquez sur « Supprimer », qu’est-ce qui prouve que l’information a effectivement était supprimée des serveurs de facebook et de ses bases de données ? Il apparaît au contraire qu’une photographie supprimée sur facebook est gardée par facebook.

Quelle solution ?

Il faut que chacun prenne en main le contrôle de ses propres données et saisisse la différence entre ce qui est privé sur le réseau, et ce qui est public.

Ce qui est à caractère personnel sur le réseau, ce qui relève de la vie privée, n’a pas vocation à être publié. Si on veut partager quelque chose de cette nature sur le réseau, il faut impérativement le faire tout en gardant le contrôle de ses données.

Lorsqu’on envoie ses photos de soirées par email à ses amis, les photos sont stockées sur son ordinateur et sur l’ordinateur des destinataires. Éventuellement, ils peuvent utiliser un serveur de messagerie en ligne, mais leur contrôle sur les données est ultime (notamment parce que la correspondance privée est très protégée).

Mais sur un site comme facebook, on ne peut pas considérer qu’il s’agit de correspondance privée car c’est un site essentiellement public – même s’il faut s’y inscrire et même si on peut avoir des options de restrictions de publication. Ainsi, si je poste ces mêmes photos de soirées sur facebook pour que mes amis puissent les voir, je ne peux pas me plaindre si trois ans après elles me causent un tort. Ce ne sera pas la faute de facebook, ce ne sera pas non plus la faute à Internet.

La solution est donc de privilégier des outils avec lesquels chacun garde le contrôle de ses données personnelles. C’est impossible avec des services Minitel 2.0.