sciences po

Brevets, droit d’auteur, OMPI — enjeux mondiaux

Jeudi 25 novembre, le directeur général de l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle Francis Gurry était à Sciences Po pour nous parler de ce qu’il considère Les enjeux de la propriété intellectuelle dans l’économie mondiale. Commençons par dire que l’un des enjeux est philosophique, repenser profondément ce que cela signfie, tout ce que le mot « propriété » véhicule d’idéologie et de pré-supposé politique, hérités du XIXe siècle et les changements qu’ils ont subis.1

D’abord, Francis Gurry nous a donné une brève introduction de ce qu’est l’OMPI. Chose intéressante, elle tire la quasi-intégralité de ses revenus de ses services économiques : centre d’arbitrage pour les litiges, services d’enregistrement (marque, dessins industriels), mainteneur du système PCT pour la coopération internationale sur les brevets, etc. Rappelons d’autre part que l’OMPI est une institution très multilatérale, avec l’administration de 24 traités internationaux et forcément un mode de fonctionnement très lourd. Chose que j’ignorais, 20% des revenus sont dédiés à des missions de développement, certainement un héritage du Plan de développement soutenu ces dernières années par le Brésil et l’Argentine, auquel la Free Software Foundation Europe a participé.2

Le domaine juridique des brevets et du doit d’auteur connaît des changements radicaux et est en innovation permanente, rappelle Francis Gurry. L’ « économie du savoir » représente une part énorme dans la production mondiale, que ce soit en investissements R&D ou l’augmentation des demandes de brevets et de marques. (Personnellement, je ne sais pas s’il s’agit des meilleurs indicateurs pour l’économie du savoir, mais admettons). Ainsi connaît-on des tensions entre les droits concernant le savoir et les autres secteurs économiques, santé, environnement, agriculture par exemple.

Sur le plan géopolitique, un renversement s’opère, avec un système international de brevet dominé par les demandes asiatiques : Chine, Japon, Corée du Sud. Ce qui nous amène à la délicate question du système européen des brevets, car bien qu’il existe un office européen des brevets (EPO), on ne peut pas parler de brevet européen unique. D’ailleurs, c’est peut-être une bonne chose puisqu’on sait que de telles unifications entraînent parfois des changements politiques néfastes, et quand on sait l’attrait qu’ont les « brevets logiciels » pour l’EPO. En effet, l’EPO ne reconnaît pas les logiciels sont exclus du champ de brevets en tant que tels (donc les logiciels sont brevetables, en tant que gâteaux ou en tant qu’oranges). (Lire à ce sujet, Fighting software patents at WIPO par Karsten Gerloff, président de la FSFE ou plus précisément sur la question du brevet européen, European Patents: Swahili Would Do, Wall Street Journal).

Notons d’autre part que cette catégorisation nationale perd en intérêt, puisque un cinquième des publications scientifiques sont désormais l’œuvre de co-auteurs de pays différents. Et il semble que l’Internet n’y soit pas pour rien.

C’est l’un des grands enjeux du système juridique de l’OMPI. Et entendre Francis Gurry affirmer qu’Internet a introduit un changement tout aussi grand que l’imprimerie, cela ne fait pas de mal ! De là pose-t-il des questions nécessaires: le modèle juridique est obsolète et le modèle multilatéral, cassé, échoue à répondre à ces défis.

En effet, la donne change avec notamment ce que Francis Gurry a appelé « l’innovation ouverte ». Difficile de ne pas y voir une référence aux viviers d’innovation que l’on trouve sur le Web, au premier plan desquels les logiciels libres. C’est cette networking society qui a la capacité de connecter les chercheurs entre eux. Certes, des problèmes préoccupants persistent comme la pauvreté ou l’inégalité de la répartition des richesses sur le globe. Mais il croit à long terme que cela mène à une redistribution de la donne économique notamment, comme on le verrait avec le taux de croissance des pays en développement, toujours supérieur à celui des pays industrialisés. Cependant, il reste un fossé important avec les pays les moins avancés, par exemple cinq corporations dans le monde dépensent davantage en milliards de dollars tous les ans en R&D que le PNB de cinquante pays. Autre parallèle qui montre la magnitude du problème : la fondation Bill Gates3 dispose de plus de fonds que le PNUD, programme de l’ONU pour le développement.

Conséquence, « le système international de la propriété intellectuelle » est sous pression et l’architecture politique avance moins vite, notamment à cause de la lenteur des processus multilatéraux. Par exemple, où en est-on de la coopération internationale sur les brevets ? L’impasse et les blocages ne concernent pas que l’OMPI mais aussi l’OMC (toujours au round de négociation de Doha) ou bien l’ONU (l’échec de Copenhague…)

Risques

Les accords bilatéraux prolifèrent (et contiennent tous plus ou moins de nouvelles mesures peu concertées démocratiquement par les pays qui les signent, ce qui se vérifie d’autant plus que les négociations se font souvent entre des puissances très inégales), il y en aurait actuellement 200 en négociation dans le monde. Et puis, il y a les accords plurilatéraux comme ACTA ou le G20, qui entament le pouvoir de l’OMPI et de l’ONU en les contournant.

Le deuxième risque selon Francis Gurry, c’est que les solutions viennent sous d’autre forme, par le secteur privé, ainsi vérifié par l’importance prise par Google Books sur d’autres initiatives publiques, comme la bibliothèque numérique d’Alexandrie (ou au niveau français, la BNF et Gallica).

La communauté internationale doit développer les outils dont elle a besoin.

Pistes, solutions

Équilibre des forces du centre / de la périphérie, avec une ligne de partition. La mondialisation exige une normalisation fonctionnelle. Les accords doivent faciliter le fonctionnement de l’appareil sans toucher aux domaines sensibles de la politique nationale selon Francis Gurry.

Il faut aussi revoir le véhicule de la coopération internationale: regarder au-delà du traité, voir les plateformes, sont donnés en exemple ce que Twitter ou Facebook ont pu faire, changer et susciter de nouveaux comportements (bien plus que les traités). Cela dit quelque chose de la façon dont fonctionne notre monde. Le droit doit regarder davantage l’infrastructure technique, pas seulement le juridique, même si cela soulève en même temps la question de l’état de la technique (et de questions corollaires, au premier rang desquelles la question de la diversité linguistique qui est cruciale en terme de coopération internationale).

Un exemple concret est donné : l’accès aux œuvres pour les malvoyants4. Seules 5% des œuvres sont accessibles aux malvoyants, une sacré défaillance du marché de l’édition. On observe le même genre de problématique sur l’accès aux médicaments et la défaillance du marché pharmaceutique. (Personnellement, je me demanderai également quelle est la part à accorder à la défaillance due au modèle capitaliste et industriel, en comparaison à la part qu’il faut accorder aux outils juridiques que ce modèle exploite, qu’on désigne communément par « propriété intellectuelle ».)

Pour Francis Gurry, la solution n’est peut-être pas juridique mais pratique, avec le cas des malvoyants la création d’une plateforme informatique impliquant les maisons d’édition et des associations d’aveugles…

Autre piste de réflexion proposée, une différenciation sectorielle du droit. Comme on a pu le voir lors du projet de réforme du brevet aux États-Unis, l’industrie pharmaceutique s’opposait à l’économie informatique qui ne voulait pas de l’injonction.

Enfin pour relever le défi numérique, Francis Gurry rappelle à quel point la question est faussement posée si on parle de piratage. Il y a un problème structurel grave, l’obsolescence juridique. La réponse se fait sur deux infrastructures : l’architecture et le juridique. Il faut par exemple revoir l’infrastructure du droit d’auteur qui s’est modelé depuis le XVIIIe siècle autour des sociétés de gestion collective (auparavant modelé autour du mécénat). Une initiative intéressante prend forme avec la Global Repertoire Database et les métadonnées des œuvres ; étrange cependant que Francis Gurry n’ait pas cité les Creative Commons, exemple d’outil juridique adapté justement à l’infrastructure technique numérique.

  1. Ainsi, premièrement par souci de clarté, je substituerai à l’expression « propriété intellectuelle » les droits correspondants, essentiellement soit droit des brevets, soit droit d’auteur. (Cf. Une manière de voir la « propriété intellectuelle »)
  2. Sur la question du développement, voir notamment les publications de Georg Greve :

    Les articles ne sont pas encore traduits en français, mais vous pouvez y contribuer.

  3. Trois articles à propos de cette fameuse fondation…
  4. Voir à ce sujet l’excellent travail de Knowledge Ecology International sur le droit de lire et le traité négocié à l’OMPI.

Qu’est-ce qu’Internet ? par Benjamin Bayart, président de FDN

Médialab SciencesPo / Libertés Numériques

Internet est un système primordial dans notre société. Sans accès à Internet, la liberté d’expression ne peut être complète. De plus, il a été un moteur de croissance économique et d’innovation sans précédent.

Mais comment les changements inaugurés par ce « réseau des réseaux » peuvent-ils être expliqués ? Quelle est la nature d’Internet qui nous permet de comprendre les bouleversements qu’il apporte ?

C’est devant la nécessité de répondre à cette question, notamment au devant des multiples débats politiques et des législations le concernant, que l’association Libertés Numériques de Sciences Po a organisé un cycle de trois conférences en avril et en mai. L’objectif était notamment d’amener un bagage technique et un point de vue pertinent sur Internet, afin de contribuer au débat.

French Data Network, le plus ancien FAI en France

Qui mieux que Benjamin Bayart pouvait réussir cet exercice de vulgarisation scientifique ? Expert en télécommunications et grand connaisseur d’Internet et du Logiciel libre, Benjamin Bayart est aussi président de French Data Network, fournisseur d’accès à internet associatif depuis 1992. Il est notamment à l’origine du concept de Minitel 2.0 qui dénonce un usage du réseau et du Web à l’opposé des dynamiques propres à un Internet libre.

Je tiens à remercier Sylvain, Léo et Pierre de Libertés Numériques, qui ont organisé ce cycle de conférence. Également, il faut remercier le médialab de Sciences Po qui nous a soutenu et Andrews Junior Kimbembe qui a réalisé les superbes affiches.

Donc ci-dessous, vous pouvez visionner et télécharger les 3 conférences (de environ 2 heures chacune). Évidemment, j’utilise entièrement des standards Web, donc les vidéos sont au format Theora. Si vous n’êtes pas familier avec ce format, vous pouvez consulter Wikipédia. Enfin les téléchargements nécessitent un logiciel pair-à-pair torrent tel que Transmission (GNU/Linux & Mac OS X) ou Vuze (Windows & autres).

Suite au trafic trop important généré par la lecture des vidéos, j’ai supprimé leur diffusion ici. Vous pouvez toujours télécharger les conférences par Torrent ou avec les miroirs — ou alors si vous avez une solution d’hébergement peu coûteuse avec un trafic supérieur à 1 TB par mois, je suis preneur !

Le réseau de transport


Qu'est-ce que l'Internet, partie 1

Télécharger la vidéo : format Theora, Vidéo + diapos, torrent

Pour bien comprendre, il faut bien avoir en tête le vocabulaire. Si vous n’êtes vraiment pas familier avec les réseaux, vous pouvez peut être consulter Wikipédia au préalable : Routeur, Client-serveur, Adresse IP

Les applications du réseau


Qu'est-ce que l'Internet, partie 2

Télécharger la vidéo : format Theora, Vidéo + diapos, torrent

Les impacts politiques et sociétaux


Qu'est-ce que l'Internet, partie 3

Télécharger la vidéo : format Theora, Vidéo + diapos, torrent

Merci à Makoto pour les vidéos ré-encodés.

Le « droit à l’oubli » est-il possible sur le réseau ?

Jeudi matin se tiendra dans à SciencesPo un atelier présenté par Nathalie Kosciusko-Morizet qui questionnera l’idée d’un droit à l’oubli sur Internet, alors que deux sénateurs viennent de déposer une proposition de loi.

Avec l’essor des réseaux sociaux, on peut publier et partager ses informations de plus en plus facilement sur le Web, y compris des données personnelles : photos de vacances, vidéo de la dernière soirée, situation amoureuse, opinions…

Cela provoque plusieurs interrogations, notamment quant à l’utilisation de ces données par les sites Web. À ce titre, le tollé qu’ont suscité les modifications des conditions d’utilisation de facebook a posé le problème de la légalité du service vis-à-vis de la problématique de l’utilisation commerciale et de la conservation des données (réglementée en France par la loi informatique et libertés, que la CNIL se charge d’appliquer).

À l’évidence, étant donné le caractère personnel des informations recueillies, savoir quel est leur devenir est crucial. Difficile d’assumer face à son employeur l’activité du profil facebook recensée quelques années auparavant quand on était étudiant. Dans cette situation, le droit à l’oubli permettrait de faire supprimer ces données indésirables, un peu comme par magie (ou comme le « trou de mémoire » de 1984).

Le programme de l’atelier pose la question,

Existe-t-il des solutions techniques permettant de faire table rase de son passé numérique ?

Malheureusement, je dois avouer que je vois mal comment un tel droit à l’oubli pourrait fonctionner concrètement. D’une part, la pratique est déjà réglementée par la loi informatique et libertés. Nous avons déjà des droits que nous pouvons exercer sur la détention de ces données. Qu’apporterai un droit à l’oubli supplémentaire ?

D’autre part, la notion d’oubli numérique n’est-elle pas simplement utopique, le réseau peut-il oublier ? Je pense que non. C’est pourquoi il n’existe pas de solutions techniques pour faire table rase de son passé numérique. La magie ne se trouve pas de ce côté là. Il semble donc que le droit à l’oubli se trouve à la fois dans une impasse législative et une impasse technique.

En fait je pense que le problème est mal posé. Car si déjà la loi en vigueur pouvait être appliquée convenablement pour éviter le fichage illégal ou abusif (que ce soit par des sites web, des entreprises privées ou publiques, ou par l’État), une partie des inquiétudes quant aux « traces » disparaitrait.

Le contrôle des données

Pour autant, je ne dirai pas que la vie privée est un problème de vieux cons.

Il est souhaitable que les citoyens puissent être en mesure de savoir quelles informations les concernant sont détenues et quelle est leur utilisation. Cela est déjà garanti.

Le problème alors est que chacun ne peut avoir que très peu d’influence sur la manière dont le contrôle est exercé sur ses propres données. Lorsqu’on s’inscrit à facebook, on doit nécessairement accepter les règles du jeu proposées par facebook. Et si on les refuse, on s’exclut du réseau facebook. Le contrôle qu’exerce facebook sur les données personnelles – tant qu’il reste dans le cadre de la légalité – dépend entièrement du bon vouloir de facebook.

Si demain facebook change ses conditions d’utilisation, ses dizaines de millions d’utilisateurs seront-ils prêts à quitter le réseau et à perdre toutes les données qu’ils y ont publié ? Au fur et à mesure, facebook détient de plus en plus de photos, mais aussi des flux, des connexions qui lient les utilisateurs et énormément d’autres données de valeur aux yeux de l’utilisateur.

Mais même sans imaginer cette hypothèse, dans l’état actuel des choses, comment s’exerce le contrôle ? Il est totalement central et géré par facebook. D’ailleurs, quand vous voulez oublier une information publiée sur facebook et que vous cliquez sur « Supprimer », qu’est-ce qui prouve que l’information a effectivement était supprimée des serveurs de facebook et de ses bases de données ? Il apparaît au contraire qu’une photographie supprimée sur facebook est gardée par facebook.

Quelle solution ?

Il faut que chacun prenne en main le contrôle de ses propres données et saisisse la différence entre ce qui est privé sur le réseau, et ce qui est public.

Ce qui est à caractère personnel sur le réseau, ce qui relève de la vie privée, n’a pas vocation à être publié. Si on veut partager quelque chose de cette nature sur le réseau, il faut impérativement le faire tout en gardant le contrôle de ses données.

Lorsqu’on envoie ses photos de soirées par email à ses amis, les photos sont stockées sur son ordinateur et sur l’ordinateur des destinataires. Éventuellement, ils peuvent utiliser un serveur de messagerie en ligne, mais leur contrôle sur les données est ultime (notamment parce que la correspondance privée est très protégée).

Mais sur un site comme facebook, on ne peut pas considérer qu’il s’agit de correspondance privée car c’est un site essentiellement public – même s’il faut s’y inscrire et même si on peut avoir des options de restrictions de publication. Ainsi, si je poste ces mêmes photos de soirées sur facebook pour que mes amis puissent les voir, je ne peux pas me plaindre si trois ans après elles me causent un tort. Ce ne sera pas la faute de facebook, ce ne sera pas non plus la faute à Internet.

La solution est donc de privilégier des outils avec lesquels chacun garde le contrôle de ses données personnelles. C’est impossible avec des services Minitel 2.0.

Affiches de campagne – association Libertés Numériques

On continue notre campagne. Cette fois-ci, sur le terrain avec nos nouvelles affiches. (Cliquez pour agrandir)
Continuer à lire

Début de la campagne de l’association Libertés Numériques à Sciences Po

Ce matin, nous avons lancé la campagne en vue de la reconnaissance de associations. En effet, à Sciences Po, les associations, afin d’être reconnues comme telles, doivent bénéficier des soutiens des étudiants. Les quelques jours d’octobre qui leurs sont consacrés, deviennent le prétexte d’intenses discussions, plus généralement pour tenter de convaincre des étudiants qui pour la majorité d’entre eux ne voteront même pas.

L’année dernière, l’association avait finalement recueilli le nombre de votes nécessaires à la reconnaissance. Cette année, ce nombre a doublé. Il faut désormais 120 voix pour être reconnu. Devant la difficulté de réunir tant de voix pour une association peu connue comme la notre, il fallait obligatoirement organiser une campagne efficace, pour amener le plus grand nombre de personnes possibles à s’intéresser au sujet que nous abordons, afin qu’elles nous accordent leur soutien.

C’est à cette occasion, que nos affiches ornent désormais les couloirs du 27 rue Saint Guillaume. Mais aussi, et c’est une étape obligatoire pour une association qui se veut résolument numérique, que nous avons lancé notre nouveau site web, une réponse, je l’espère, à la hauteur d’une telle campagne.

Je vous invite évidemment à faire partager vos suggestions, vos impressions, vos critiques.

Steve Ballmer et l’OOXML à Sciences Po

Ayant eu à faire une petite rétrospective du parcours chaotique du standard Microsoft OOXML, j’ai pensé qu’il était bon de partager cet extrait vidéo, issu d’une conférence donnée par Steve Ballmer à Sciences Po en octobre 2007. La question est posée par Pierre Slamich. (Attention, un excès d’hypocrisie, de mensonge et de désinformaition peut nuire à la santé de votre entourage).

Continuer à lire